La Saint-Valentin chez les chevaliers
Si, comme moi, vous passez un peu trop de temps sur les internets à éplucher blogues et agrégateurs de facéties, il y a des chances que vous ayez déjà vu passer ce t-shirt, qui énonce crânement : « If I had balls, they would be bigger than yours », un vêtement d’un goût indiscutable, il va sans dire, dans la même veine que celui-ci, où on lit : « Who needs big tits (au devant) / when you have an ass like that (au derrière… on s’en doute) ». Loin de moi l’idée de vous proposer une interprétation des t-shirts pour adolescents geeks, mais j’aimerais, en ce mois de février, vous suggérer des lectures d’un érotisme comique, tissées autour de fourberies où tous les renversements sont permis, et j’aurai nommé… les fabliaux médiévaux.
Ici, je ne m’attarderai pas à un recueil en particulier. Ces petits bijoux de textes, qui ont pour la plupart vu le jour au XIIIe siècle, sont souvent édités sous forme de recueils bilingues, où on trouve le texte en ancien français et sa traduction en regard. Les textes dont j’aimerais vous entretenir sont disséminés dans trois recueils : Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie (Babel, 2008); Fabliaux érotiques (Le Livre de Poche, 1992) et Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie (Champion, 2003). Avec des titres aussi évocateurs que La Dame Émasculée, Béranger au Long Cul, La Saigneuse, Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue ou Le Sot Chevalier, on est en droit d’être à la fois perplexe, dégoûté ou – que sais-je – terrorisé à l’idée d’en entamer la lecture, et ces sentiments ne sont pas tout à fait injustifiés…
Le Sot Chevalier met en scène un pauvre chevalier qui, faute de savoir s’y prendre, ne sait comment dépuceler sa femme… jusqu’à ce que sa belle-mère finisse par lui expliquer de visu où se trouvent le con et le cul. Elle lui conseille de foutre le plus long (orifice) et de battre le plus court (avec ses couilles). Ce conseil ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd… Dans Béranger au Long Cul, une femme se rit de son mari et prend les habits d’un redoutable chevalier. La Saigneuse met également en scène un travesti retors, de sexe masculin cette fois, qui aide une femme à se venger de son mari qui, malheur à lui, prenait sa femme pour totalement acquise. Dans Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue, un jeune homme astucieux réussit à charmer une jeune fille en lui faisant miroiter l’idée qu’il lui offrira une grue si elle se prête à quelques galipettes érotiques. Par mégarde, la jeune fille perdra et sa grue et son pucelage…
Je vous gardais le meilleur pour la fin, mon fabliau préféré : La Dame Émasculée. C’est ici que ma référence aux t-shirts édifiants prend tout son sens. Dans l’œuvre susmentionnée, une dame se plaît à contredire son mari en tous points, à remettre en cause la moindre de ses décisions. Au moment du mariage de sa fille, elle lui prodigue force conseils sur la vie conjugale. Elle enjoint celle-ci à porter les culottes au sein du couple, à ne pas s’en laisser imposer, à contrarier son mari à toutes les occasions qui se présenteront. Le mari de cette jeune fille s’avèrera toutefois être un adversaire féroce… il décidera d’employer les grands moyens. Il fera appel à un médecin pour que celui-ci retire à la belle-mère sa paire de couilles, par le biais d’une étonnante et sanglante chirurgie.
En gros, si vous aimez le gore et les travestis, le kitch et les quiproquos, Tristan et Iseult et Hosanna, une petite part de vous sera très certainement interpellée par ces textes. Si vous trouvez vaseuses ces associations d’idées que je vous balance en rafale, un peu à la va-comme-je-te-pousse, vous avez partiellement raison, mais elles représentent précisément ce qu’évoquent pour moi ces textes.
Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie, traduction de J.-L. Leclanche, Babel, 2008, 327 p.
Fabliaux érotiques, traduction de Luciano Rossi, Le Livre de Poche, 1992, 529 p.
Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie, traduction de J.L. Leclanche, Champion, 2003, 234 p.
À lire pour changer des lectures thématiques de la Saint-Valentin, tels de courts romans à l’eau de roses salées, qu’on aurait cultivées dans des marais salins, genre.





