Un été charnière
Y’a de ces livres coup de cœur, ceux qu’on se félicite d’ouvrir parce qu’ils modifient notre vision des choses, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Y’a ceux qu’on déteste. Je passerais ma vie à expliquer en détail à un interlocuteur (il faudrait qu’il soit d’une infinie patience, celui-là) tout ce que Les aurores montréales contient de complaisance et d’humanisme à deux cennes mâtiné de guimauve cheapette. Et, entre ces deux pôles, il y a toutes les autres lectures, qui laissent un ressenti plus tiède : vous savez, ces livres qu’on referme sans avoir envie de les brûler ou d’en tirer des phrases qu’on se ferait tatouer sur le front.
J’ai lu à peu près coup sur coup les livres de deux auteures contemporaines québécoises, La sœur de Judith de Lise Tremblay et Crimes
Horticoles, de Mélanie Vincelette. Deux univers à la fois similaires et différents : dans les deux livres, on suit durant un été une fillette au moment où elle quitte l’enfance pour l’âge adulte. Si les deux personnages vivent dans un petit village, reste que les comparaisons cessent dès qu’on s’attarde un peu plus au récit. La narratrice de Tremblay évolue durant la Révolution Tranquille, dans une famille où la mère, anticonformiste, anticléricale, politisée, clache avec les voisines et leurs maisons bien tenues, au grand dam de sa fille qui aimerait bien être un peu plus comme tout le monde. C’est la mère qui poussera sa fille à choisir une vie qu’on imagine, même si on arrête de la suivre lorsqu’elle entre au secondaire, tournée davantage vers une vie intellectuelle que dans les sparages des cosmétiques et des flirts éphémères vers lesquelles se dirige le reste de son entourage. Du même coup, c’est la force de l’« instruction », pour reprendre le vocabulaire du livre, qui prévaut.

Alors que le verbe, chez Tremblay, est précis et sobre, l’univers de Vincelette est complètement éclaté, presque baroque tant il fourmille d’images et de détails. La narratrice, Émile (oui, oui !) a douze ans et une famille excentrique. Son père trompe son astrologue de mère à tour de bras tout en cultivant illégalement du pavot. Ils vivent dans un motel abandonné, au milieu d’un galerie de personnages haut en couleurs. L’originalité du récit tient dans son aspect à la fois ludique et savant : on y apprend des tas de choses, tant sur la géographie, sur l’histoire que, comme le titre nous indique, sur l’horticulture. Ce cocktail donne une prose extrêmement dense et lumineuse : « Depuis que j’ai vu Luna se laver nu dans la rivière, son image habite mes jours et mes nuits. Toutes les fabulations sont devenues possibles. Avec Nila, je planifie des voyages en Guadeloupe, en Inde du Sud, en Islande, en passant par le détroit de Béring. Nous reconstruisons des continents engloutis et des océans oubliés. Nous inventons des romans secrets. Avec elle, la peur est imaginaire » (p.107).
Outre un canevas similaire, ce qui rattache ces deux œuvres l’une à l’autre est sans doute la sensibilité dont on fait preuve les auteures pour rendre ce tournant entre l’enfance et l’adolescence. Pourtant, si j’ai bien aimé ces deux livres, ces lectures ont manqué d’une petite étincelle. Ce n’est pas grand-chose, me semble-t-il. Un peu de fluidité, un je-ne-sais-quoi, un twist, comme on dirait en bon québécois, pour que ces récits soient à jamais prégnants ? Pourtant, contrairement à Renaud-Bray, je n’encourage pas la lecture systématique de coup de cœur. Pour trouver le livre élu, comme avec les garçons, peut-être faut-il en tester quelques-uns, vous savez, des sympas dont on ne sera jamais amoureuse. C’est l’effet, loin d’être désagréable, que m’ont procurée ces lectures, que je recommanderais ainsi avec chaleur. D’autant plus que Dany Laferrière a dit à propos Polynie, le nouveau roman de Mélanie Vincelette, que « [s]on oreille vient de percevoir une nouvelle voix d’écrivain chez [elle]. C’est une chose si rare que j’ai envie de danser ». Alors, qui sait, c’est peut-être avec Polynie que je trouverai l’amour de ma vie.
Mélanie Vincelette, Crimes Horticoles, Robert Laffont (première édition, Leméac), 2006, 183 pages.
Lise Tremblay, La sœur de Judith, Boréal, 2007, 168 pages.




