Le Sang Rivé
Il y a de ces textes qu’on parcourt sans en décrypter chaque mot. On les perçoit plus qu’on ne les lit. On se laisse frapper de plein fouet par eux, on s’en imprègne et ils vous bercent. Les mots s’amalgament pour former de puissantes images qui, seules, suffisent à vous envoûter. Chaque lecture vous plonge dans une sorte de transe, comme si vous visionniez par mots interposés un film aux couleurs trop vives, à la trame musicale stridente.
Les flambeaux s’accusaient de la couleur noir étang de la nuit
Nos mains solubles nos airs de rapine boiseuses la paille flambée de nos yeux !
Tels sont les vers sur lesquels s’ouvre l’époustouflant recueil de poèmes d’Édouard Glissant, Le Sang Rivé. Quelque chose dans ces mots m’a simplement estomaquée. Je ne pouvais plus arrêter de lire, prise d’une fureur, d’une dévorante envie d’aller au bout de ce livre. Il m’a prise de court.
Tes feuilles le relent des désirs des fenaisons aveugles des bras de mer
Tes feuilles de plaie du Moyen Âge dans le souvenir de mes splendeurs
Malgré l’apparente opacité des vers, je me laissais traverser par les images, sans en mesurer l’impact. Évidemment, pour en saisir ne serait-ce qu’une fraction du sens, il me faudrait les relire maintes et maintes fois. Bref, je conseille la lecture des poèmes de Glissant à quiconque souhaite s’étourdir dans un torrent de mots et s’extraire à sa zone de confort.
Le Sel noir, Le Sang Rivé, Boisés, Édouard Glissant, Gallimard, 1983, 187 p.




