Baise-Livres
9Jan/120

La liste de Jennifer Tremblay

C’est une histoire qui se déroule en trois temps : l’histoire de ma relation à une histoire.

Tout a commencé il y a quatre ans. Je prenais un café avec un ami et il m’avait dit « oh, j’ai assisté à une mise en lecture de la pièce La liste, de Jennifer Tremblay, ça m’a tellement fait penser à toi ». Une femme seule parlait, me disait-il, emprisonnée dans sa grande maison, et se sentait coupable de la mort de sa voisine. J’ai noté le nom dans un coin de ma tête. C’est que je crois aux appels, et que si mon ami me destinait à une œuvre, je devais absolument m’y frotter. Puis, le temps a passé, et La liste a changé de position dans celle de mes priorités : j’ai peu à peu oublié cette promesse que je m’étais faite.

Il y a deux ans[1], ma sœur et moi cherchions un cadeau pour ma mère. En égrenant les sites des théâtres de la ville, j’ai vu que La liste était présentée au Théâtre d’Aujourd’hui. « Tiens, tiens », m’étais-je dit. Le soir de la représentation, j’ai eu le choc que m’avait prédit Jean-Michel : c’était un texte très très proche de moi, que la scénographie et la mise en scène mettaient en relief avec exactitude. Sylvie Drapeau, seule sur la scène, était foudroyante, tout comme les mots de Jennifer Tremblay : son personnage, une femme droite, à la solitude irrémédiable, fait des listes. Faire des listes est sa manière de rester en vie, sa manière d’apprivoiser sa réalité qu’elle n’aime pas, exilée dans un village. Dans cette liste, elle a inscrit un jour qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose pour aider Caroline, sa voisine, son seul contact social, hormis sa famille. Pourtant, prise par le robotisant du cours des jours, elle a oublié de rendre ce service, et Caroline est morte. La liste est l’histoire de cette culpabilité. Relevant à la fois de l’irrémédiable du tragique et de l'intimiste du réalisme, c’est une pièce sublime, dérangeante.

Il y a deux semaines, je brunchais avec des copines sur St-Laurent. Il fallait marcher en sortant du resto pour revenir à la maison. Il faisait si froid qu’en chemin nous sommes entrées au Chainon pour nous réchauffer. Au deuxième étage, nous sommes chacune sorties avec une pile de livres : qui aurait cru qu’on pourrait trouver du même coup, parmi les Comment faire pour qu’un garçon vous aime pour toujours et les Entretenir son jardin en 1995 du Lise Tremblay, du Marie-Claire Blais et du Nicole Brossard à profusion ?  Et que je trouverais, dans la section théâtre, coincé entre du Molière et du Marcel Dubé, cette Liste qui me suivait depuis des années, super graphisme de la page couverture en prime ? Et bien. L’endos disait : « La liste n’est rien de moins qu’un nouvelle forme de dramaturgie. Un texte qui se situe au carrefour du soliloque romanesque, du journal intime, du monologue théâtral, et de la liste d’épicerie ».

J’ai renoué la journée même avec ce texte, cette solitude qui rime avec la mienne, même si je ne suis pas mère que je n’ai jamais habité à la campagne, que je n’ai jamais tué rien ni personne, pas même un poisson rouge. Peut-être parce que je porte moi aussi la culpabilité de choses qui sont trop lourdes pour mes frêles épaules, que je me sens constamment comme Héraclès, que j’ai l’impression que je sabote l’avenir de l’univers tout entier à chaque bout de papier que j’oublie de mettre au recyclage ; peut-être parce que la culpabilité démesurée et poignante de la protagoniste est la mienne, et celle d’un peu tout le monde.

 

Jennifer Tremblay, La liste, Éditions de la Bagnole, 2008 ( Prix du Gouverneur Général, la même année)



[1] Si la pièce n’est plus présentée à Montréal, elle est présentement en tournée un peu partout. Pour voir la liste des endroits, vous pouvez vous rendre sur le site du Théâtre d’Aujourd’hui.

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