Baise-Livres
3Jan/120

Quand les morts hurlent

Je ne connais strictement rien à la littérature africaine. Je déteste dire « africaine » au lieu de « burkinaise » ou « béninoise »,  comme si l’Afrique n’était constituée que d’un seul grand pays et non pas de dizaines, mais mea maxima culpa, force est de constater que je serais bien mal prise si j’avais à citer de mémoire plus de dix auteurs provenant de ce continent. Ainsi, pour ma dernière session d’université, je suis sortie de ma zone de confort et j’ai choisi, au lieu de prendre un nième cours sur la littérature québécoise ou française contemporaine, un cours sur la littérature africaine. Entre les livres de Ousmane et les romans de Kourouma, je n’ai découvert, je sais, qu’un tout petit peu de ce qu’il me faudra approfondir bien encore, évidemment.   

Surtout, j’ai eu un coup de cœur pour un roman congolais, La vie et demie, de  Sony Labou Tansi. Durant ma session, j’ai aussi appris à déconstruire mes propres clichés concernant l’Afrique, ceux à la National Geographic, constitués de grandes savanes et de danses tribales de griots. La vie et demie est à mille lieux de cet univers. Écrit en 1979, le livre est plutôt une satire à la fois drôle et terrible de la politique postcoloniale, où les gouvernements et les élites fricotent avec les puissances occidentales. Loin de choisir une histoire réglée sur le réel, il campe son récit dans un pays imaginaire, la Katamalanasie. Un espace où les dictateurs se nourrissent de chair humaine pour devenir plus forts, où les femmes d’une beauté ravageuse utilisent leur corps comme appât pour empoisonner les membres du gouvernement, où le pouvoir du politique est tel qu’il peut tout interdire aux citoyens, même de porter une couleur. Surtout, en Katalamanasie, « le temps est par terre » (p.11) : en critiquant une certaine Afrique qui est embourbée, année après année, décennie après décennie, dans des problèmes similaires, Labou Tansi sabote la temporalité. Le temps devient donc spiraltique et métaphorise ce constant retour au même.

« Ceux qui nous ont jeté l’indépendance avaient parié leur tête et leur sang pour dire que nous serions incapables de gérer la liberté. Ce défi-là ! Il devrait bouger dans toute notre manière de respirer. Il devrait être le catalyseur numéro un de notre action. Nous avons un passé qui nous condamne à être plus homme que les autres » (p.163) : en 1979, Labou Tansi considérait manifestement que de cette indéniable réussite, l’indépendance, les gouvernements n’avaient rien fait de bon. Rien de meilleur, du moins, que les colonisateurs eux-mêmes. Pourtant, pour se sortir de cette logique destructrice, infertile, il reste aux personnages de ce roman une chose que personne ne réussit à leur enlever. Ainsi, dans un environnement où le temps n’existe plus, la mort n’est pas une finalité en soi : ici, les morts parlent, hurlent même, tout ensanglantés ou amputés qu’ils sont. Les mots sont invincibles, « les mots qui guérissent. Les mots qui font pleuvoir. Les mots qui donnent la chance » (p.98). C’est ce pouvoir des mots, du dit, qui ressort de la lecture de Sony Labou Tansie, qui disait d’entrée de jeu, dans le préface du livre, qu’il écrit « pour faire peur [ en lui ] ». Pour faire résonner à l’intérieur de lui – et de nous, ses lecteurs – , une parole qui permet de remettre en question bien des choses, y compris un certain rapport à l’Afrique.

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