Baise-Livres
20Jun/110

Le bricolage de l’Histoire

L’Histoire avec un grand H s’illustre de bien des manières dans le roman de l’extrême-contemporain.  Chez Catherine Mavrikakis, dans le Ciel de Bay City, où les grands-parents morts durant la Shoah squattent le sous-sol familial, indiquant du même coup au lecteur qu’on ne peut faire tabula rasa du passé. Chez Annie Ernaux, dans Les Années,  l’auteure procède à l’inventaire de la vie d’une femme pour embraser du même coup le mode de vie d’une génération au complet, créant ainsi un artefact social. Ainsi,  force est de constater que le schème de l’histoire ratisse de manière plutôt large. Il faudra dorénavant insérer dans cette mouvance cet intéressant objet littéraire qu’est Hongrie-Hollywood Express, d’Éric Plamondon, publié cette année chez le Quartanier.

Est-ce un roman, une série de fragments ? À quoi faisons-nous face, ce bouquin entre les mains ? Livre mosaïque, Hongrie-Hollywood-Express s’attarde au destin tout aussi véritable qu’anecdotique de Johnny Weissmuller, à travers une série de très courts chapitres. Fils d’immigrants hongrois, ce jeune homme, star olympique de natation, idole nationale, incarnera Tarzan durant des années pour ensuite goûter à pleine bouche l’amertume de la dégringolade sociale. Au passage, c’est tout le construit du vedettariat qui en prend en coup, ce qui en fait un sujet qui tombe pile poil au moment où des séries de téléréalités comme Mixmania reviennent inlassablement sur nos écrans, malgré leur médiocrité (qui en font tout de même d’excellentes blagues, il faut l’avouer). Téléréalités qui réitèrent au-delà de la nausée  l’échec implacable de la construction des stars jetables. 

Pour participer à la monstration « que le paradis perdu s’incarne dans l’homme » (p.158), la narration a recours à plusieurs instances de discours. Aragon, Melville, Cicéron sont par exemple appelés pour mettre à jour les nombreux grincements de l’histoire faite de petites coïncidences et de grandes injustices, le tout au travers de la voix d’un narrateur, Gabriel Rivages. Celui-ci utilise également extraits de roman, archives et tutti quanti pour servir son propos.  En découle un patchwork plutôt fascinant aux ficelles grosses comme le bras. C’est sans doute là que se trouve le plus grand intérêt de ce livre : il est créé grâce à un procédé de collage qui laisse toujours apparaitre, évidentes, les traces du bricolage. La forme, tout sauf léchée, participe ainsi activement au fond, exposant comment le social a le pouvoir de faire émerger une idole, pour ensuite la mettre aux vidanges sans trop d'états d'âme.

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 À suivre : en effet, Hongrie-Hollywood Express est le premier d’une trilogie dont l’axe s’articule autour de l’année 1984 ( date du décès de Weissmuller) et dont les deux livres suivants mettront en scène l’écrivain Richard Brautigan et Steve Jobs, l’homme derrière Apple. Ne reste plus qu’à souhaiter qu’Éric Plamondon sache conserver l’originalité de son ton sans que la sauce ne s’étire, mais avec l’intelligence dont il a fait preuve pour assembler les tronçons d’Hongrie-Hollywood Express, je ne m’inquiète pas.

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