Tokyo, Québec — Leroy K. May
Lors des initiations du programme de littératures françaises de l’Université de Montréal, mon équipe se nommait À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Mon entrée dans les études littéraires s’est effectuée en découvrant, malgré moi, Marcel Proust et en scandant le titre de l’un des tomes de la Recherche du temps perdu. La vie de cet auteur récipiendaire du Goncourt a chevauché la frontière entre les XIXe et XXe siècles. Il a définitivement marqué l’imaginaire des littéraires, pour le meilleur et pour le pire. Pour certains, cette initiation au grand écrivain se passe tout en douceur. Pour d’autres, il s’agit d’une torture sortie d’un autre temps.
« je serai le martyr guénillou du Bois de Boulogne qui rampera sur ses genoux pour sauver les jeunes chiennes à l’ombre des pommiers liquides en rut sous l’effet du héros gazoline héroïne opium injecté à froid. » Tokyo, Québec — Leroy K. May (p.65)
Avant même d’entamer la lecture de Tokyo, Québec, le lecteur tombe face à cette phrase de la présentation de l’auteur : « Leroy K. May a souffert les Études françaises à l’Université de Montréal ». Après avoir lu le texte, on conçoit bien que ce dernier a pu se faire enfoncer Proust dans la gorge à grands coups de citations pompeuses. Or, Tokyo, Québec semble justement poser la question : peut-on dépasser ce modèle littéraire ? Est-il possible d’écrire un roman anti-proustien ?
« Elle tirait à bout portant sur la foule qui se massait à l’ombre des parapluies en fleurs de cristal doré comme la cible inhumaine qui vocifère au creux des songes en suspens » (p.29)
Tokyo, Québec est une novella — terme d’origine italienne repris en anglais, qui désigne un texte dont la longueur se situe entre celle d’un roman et celle d’une nouvelle. Bien que Tokyo, Québec soit à la fois un hommage et une raillerie envers Proust, il y a bien plus de rebondissements dans ce livre que dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. L’intrigue repose sur une poursuite entre deux jeunes amoureux qui tentent de se retrouver tant bien que mal, courant à corps perdus à travers un espace urbain. Dans le livre, ils sont tout simplement nommés Il et Elle. Il est un étudiant un peu déprimé. Elle est une adolescente prise au piège dans une famille sordide de drogués incestueux. Égarés aux quatre coins du monde, ou aux confins de leurs imaginations débordantes, Il et Elle finiront-ils par se rejoindre ? Vengeront-ils Elle de son ignoble mère (surnommée la Merde par le narrateur) ? Lors de la lecture de ce texte, on est confronté à un flot continu de mots. Les phrases ne sont généralement pas ponctuées, ou si peu. Le lecteur voit défiler des phrases qui s’enchâssent les unes dans les autres.
« Il klaxonnait d’amour comme un canard dans un saxophone ténor qui hurle et gémit des notes que l’on ne reconnaît pas auxquelles on ne peut pas donner de nom qui s’enchaînent comme des étincelles des firmaments des arcs-en-ciel de béton sonore un mur une couche un raz-de-marée de quadruples croches syncopées et asynchrones; une mélopée une prosopopée une ecchymose sur un bas de nylon chiffonné comme la girafe qui attend au bureau de poste qu’on la malle au plus sacrant. » (p.59)
La prose extrêmement poétique de Leroy K. May séduit ou rebute au premier abord, mais je doute qu’elle laisse indifférent. Que dire de plus ? Personnellement, je me suis régalée de Tokyo, Québec. Je vous le conseille vivement. Il est disponible sur le site des éditions Numériklivres, en format électronique.
À lire si vous avez aimé :
- Prochain épisode d’Hubert Aquin
- À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust
- Illuminations de Rimbaud
- Un ou plusieurs des livres de Frédéric Beigbeder
- Un ou plusieurs des livres d’André Breton






January 31st, 2011 - 18:18
C’est assez flabergastant de voir ce genre de critique sur un de ces textes. De voir son nom associé aux grands du monde littéraire, c’est flatteur. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il eût été préférable (le subjonctif imparfait, c’est mon côté proustien
d’écrire que si le lecteur a aimé Rimbaud, Breton, etc., il aimera peut-être Tokyo, Québec…
Et tu as bien vu les plusieurs reformulations d’«à l’ombre des jeunes filles en fleurs»… mon éditeur m’a demandé de les retravailler car il les trouvait clichées, et il avait bien raison… à l’ombre des jeunes saules en pleurs, etc. Ce fut un exercice de réécriture assez intéressant, qui a repoussé les limites de l’univers de Tokyo, Québec.
Par contre, lorsque je dis que Leroy a souffert les Études françaises, c’est surtout un clin d’oeil à l’autoprésentation de Réjean Ducharme:
«J’ai souffert six mois à l’École Polytechnique de Montréal. Enfin délivré, je me suis pris pour un commis de bureau et me prends encore aujourd’hui pour tel. Mais ceux qui embauchent des commis de bureau ne veulent pas me prendre pour un commis de bureau. Je ne travaille pas toujours et ne travaille pas toujours comme commis de bureau. Un mois sur deux, je suis en chômage.»
Merci encore, faudra qu’on se prenne un verre un de ses quatre.
January 31st, 2011 - 18:23
bon… je devais être trop énervé, j’ai mal lu le dernier bout de ton texte. tout était beau. mea culpa, mea maxima culpa.
January 31st, 2011 - 20:26
Leroy, ne me remerciez pas. Sachez que si je n’avais pas considéré qu’il s’agit d’un bon livre, je l’aurais passé sous silence ou critiqué négativement. L’objectif de Baise-Livres est de parler de littérature sans faire de compromis.
Au plaisir de lire vos prochaines publications !