Et au pire, on le relira
J’ai envie d’être un peu quétaine aujourd’hui et d’utiliser un vocabulaire Renaud-Bray en affirmant que j’ai eu un coup de cœur (oui, oui, comme les vilaines étiquettes qu’on appose sur les livres, comme si on ne pouvait pas nous-mêmes se laisser diriger par le nôtre au moment de choisir quel bouquin mérite qu’on s’y attarde) pour Et au pire, on se mariera, de Sophie Bienvenu. À l'intérieur de celui-ci monologue Aïcha, petite blonde aussi carencée que brillante qui est tombée amoureuse de quelqu’un qu'il ne fallait pas. J’ai eu un coup de cœur, ça arrive rarement alors aussi bien le dire, et Foglia, notre père à tous, également :
« C'est une adolescente qui parle. Je sais. Moi aussi, j'ayiiiis ça d'habitude. Je trouve ça pute comme procédé. Mais là je sais pas, le style sans doute, cet amour brûlant d'une gamine aussi... quand j'ai eu fini le livre à deux heures du mat, je suis monté dans mon bureau chercher une citation de Flaubert (en ouverture D'un coeur simple), et qui va comme ceci: Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est de faire un livre sur rien, un livre qui se tiendrait par son style, »
C'est ce qu'a fait cette jeune femme, Sophie Bienvenu: un livre qui se tient par son style.»
C’est aussi ce que j’ai trouvé dans ce livre. Un style, on aurait pu dire une voix également. Une voix à la fois tragique et drôle, humaine et infiniment agressive, une voix qui porte, assurément.
Rencontre avec l’auteure.
Sophie Bienvenu, Et au pire, on se mariera, La mèche, 2011, 152 pages.
La Saint-Valentin chez les chevaliers
Si, comme moi, vous passez un peu trop de temps sur les internets à éplucher blogues et agrégateurs de facéties, il y a des chances que vous ayez déjà vu passer ce t-shirt, qui énonce crânement : « If I had balls, they would be bigger than yours », un vêtement d’un goût indiscutable, il va sans dire, dans la même veine que celui-ci, où on lit : « Who needs big tits (au devant) / when you have an ass like that (au derrière… on s’en doute) ». Loin de moi l’idée de vous proposer une interprétation des t-shirts pour adolescents geeks, mais j’aimerais, en ce mois de février, vous suggérer des lectures d’un érotisme comique, tissées autour de fourberies où tous les renversements sont permis, et j’aurai nommé… les fabliaux médiévaux.
Ici, je ne m’attarderai pas à un recueil en particulier. Ces petits bijoux de textes, qui ont pour la plupart vu le jour au XIIIe siècle, sont souvent édités sous forme de recueils bilingues, où on trouve le texte en ancien français et sa traduction en regard. Les textes dont j’aimerais vous entretenir sont disséminés dans trois recueils : Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie (Babel, 2008); Fabliaux érotiques (Le Livre de Poche, 1992) et Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie (Champion, 2003). Avec des titres aussi évocateurs que La Dame Émasculée, Béranger au Long Cul, La Saigneuse, Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue ou Le Sot Chevalier, on est en droit d’être à la fois perplexe, dégoûté ou – que sais-je – terrorisé à l’idée d’en entamer la lecture, et ces sentiments ne sont pas tout à fait injustifiés…
Le Sot Chevalier met en scène un pauvre chevalier qui, faute de savoir s’y prendre, ne sait comment dépuceler sa femme… jusqu’à ce que sa belle-mère finisse par lui expliquer de visu où se trouvent le con et le cul. Elle lui conseille de foutre le plus long (orifice) et de battre le plus court (avec ses couilles). Ce conseil ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd… Dans Béranger au Long Cul, une femme se rit de son mari et prend les habits d’un redoutable chevalier. La Saigneuse met également en scène un travesti retors, de sexe masculin cette fois, qui aide une femme à se venger de son mari qui, malheur à lui, prenait sa femme pour totalement acquise. Dans Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue, un jeune homme astucieux réussit à charmer une jeune fille en lui faisant miroiter l’idée qu’il lui offrira une grue si elle se prête à quelques galipettes érotiques. Par mégarde, la jeune fille perdra et sa grue et son pucelage…
Je vous gardais le meilleur pour la fin, mon fabliau préféré : La Dame Émasculée. C’est ici que ma référence aux t-shirts édifiants prend tout son sens. Dans l’œuvre susmentionnée, une dame se plaît à contredire son mari en tous points, à remettre en cause la moindre de ses décisions. Au moment du mariage de sa fille, elle lui prodigue force conseils sur la vie conjugale. Elle enjoint celle-ci à porter les culottes au sein du couple, à ne pas s’en laisser imposer, à contrarier son mari à toutes les occasions qui se présenteront. Le mari de cette jeune fille s’avèrera toutefois être un adversaire féroce… il décidera d’employer les grands moyens. Il fera appel à un médecin pour que celui-ci retire à la belle-mère sa paire de couilles, par le biais d’une étonnante et sanglante chirurgie.
En gros, si vous aimez le gore et les travestis, le kitch et les quiproquos, Tristan et Iseult et Hosanna, une petite part de vous sera très certainement interpellée par ces textes. Si vous trouvez vaseuses ces associations d’idées que je vous balance en rafale, un peu à la va-comme-je-te-pousse, vous avez partiellement raison, mais elles représentent précisément ce qu’évoquent pour moi ces textes.
Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie, traduction de J.-L. Leclanche, Babel, 2008, 327 p.
Fabliaux érotiques, traduction de Luciano Rossi, Le Livre de Poche, 1992, 529 p.
Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie, traduction de J.L. Leclanche, Champion, 2003, 234 p.
À lire pour changer des lectures thématiques de la Saint-Valentin, tels de courts romans à l’eau de roses salées, qu’on aurait cultivées dans des marais salins, genre.
12 hommes 12 livres: Pierre-Olivier Guillard et Le Pouvoir du Moment Présent
J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Thé froid et feuilles de vigne avec mon ami Pierre-Olivier, guitariste, chanteur et parolier du groupe Winston Balafre et conseiller pédagogique. On explore Le Pouvoir du Moment Présent du guide spirituel Eckhart Tolle.
Pierre-Olivier découvre The Power of Now lors d'un voyage solitaire en Gaspésie. Il se retrouve devant les mots d'Eckhart Tollé, tandis que le froid lui permet d'avoir la mer à lui tout seul. Il plonge alors dans une lecture qui le transforme. « C'est un livre qui m'a vraiment remué, ça faisait des années que je n'avais pas lu un livre qui m'avait autant touché. », avoue-t-il.
Dans ce best-seller international, Eckhart nous apprend que nous sommes malheureusement définis par notre égo, limités par nos pensées à cause d’une peur paralysante de l'avenir et d’un trop lourd attachement au passé. Tout ce qui existe, en réalité, est le moment présent.
C'était d'ailleurs quelque chose qui m'avait à la fois charmé et repoussé. Mes pensées me seraient néfastes? Je me définis avant tout comme un être cérébral, que serais-je sans mes pensées? Que serait d'ailleurs Pierre-Olivier, ayant terminé un baccalauréat en philosophie, et dont les chansons sont aussi sensibles qu'elles peuvent être réfléchies et revendicatrices?[1]
« J'ai cru que la philosophie (universitaire) pouvait mener au bonheur, à l'action, mais en fait c'est là-dedans », répond-il, pointant à une des deux copies de ses livres (il aime tant le livre qu'il en possède deux copies : une pour faire circuler et une autre pour garder avec lui en tout moment). « C'est un peu un retour aux sources vers la philosophie pré-socratique où on voulait allier la pensée à l'expérience : comment mener une vie heureuse? Alors qu'aujourd'hui la philosophie universitaire est une accumulation de connaissances. »
Je suis prêt à accepter certains des principes d'Eckhart Tolle. Que nos angoisses, nos peurs, nos moments de panique proviennent d'une incapacité à vivre dans le moment présent, soit. Qu'il suffit tout simplement d'être et d'accepter pour vivre, d'accord. Mais lorsque le leader spirituel parle de zone d'énergie interne, de moyens pour accéder à la liberté qu'il définit, je commence à craindre un peu la montée d'un gourou, sectaire, qui profiterait des disciples sur les dos desquels il s'enrichirait.
Au contraire, selon Pierre-Olivier. Malgré qu'il soit très bien entouré (Jim Carrey le vante avec émotion), il ne souhaite pas que ses paroles inspirent un mouvement. « Il ne veut pas que ses principes créent un groupe, qui diminuerait la pureté du message. » Ainsi, Eckhart Tolle offre des conférences en ligne et des retraites pour pouvoir écouter et échanger sur ses notions. « Il refuse le temps psychologique, mais pas le temps de l'horloge, disons, il sait bien qu'il le faut pour fonctionner. »
Autre point original : Eckhart Tolle nous met en garde contre nos pensées et nos émotions, fussent-elles même positives. Chaque émotion positive qui nous imprègne, avec laquelle on s'identifie, est chargée de son contraire qui peut nous nuire. Pierre-Olivier m'explique « Il suffit simplement d'apprendre à vivre une émotion au point où elle finit par être neutre. Tu ne la juges plus. Finalement tu l'acceptes, et c'est comme ça que t'arrives à dissoudre une souffrance. »
Si les souffrances de Pierre-Olivier sont dissoutes, la mer gaspésienne en est le premier témoin. Cela fait huit ans que je le connais, et c'est vrai que son humeur semble plus zen depuis son retour de Percé. Mais bon, peu importe le passé, ne le laissons pas nous définir ou nous encadrer. Tout ce que nous avons, c'est ce moment, autour d'un thé glacé, à parler de livres pendant un avant-midi d'hiver, entre amis.
[1] Quand je discute de sa musique il me dit : « Tu mentionnes mes paroles, mais est-ce que ce sont mes pensées qui les forment, ou autre chose? Quand j'ai écrit 'Dans ton cœur y a de l'or / Des rivières et des météores', je ne peux pas vraiment te dire d'où ça venait. » Résultat d'une méditation? D'un calme spirituel?
Quand on aime on a toujours vingt ans – Collaboration spéciale avec Rover Arts
Article rédigé originalement par Mélanie Grondin sur le site web de Rover Arts
Tout le monde recherche et le bonheur et l’amour. Peu importe l’action des gens qui nous entourent, au fond, ils cherchent tous, comme nous, à être heureux. Thème universel que cela; thème qui fait toujours un bon roman. C’est cette quête qui propulse le dernier roman d’Yves Beauchemin : La serveuse du Café Cherrier.
Après avoir été chassée de la maison familiale parce que sa mère, femme égocentrique et ultrareligieuse, croyait qu’elle était prostituée, Mélanie Gervais quitte Trois-Rivières pour Montréal. D’une beauté presque incroyable, elle devient serveuse au Café Cherrier et attire le regard de tous les personnages masculins que Beauchemin intègre à son roman. Le roman s’ouvre sur la rencontre entre Mélanie et Pierrot Bernard, un écrivain quinquagénaire ressemblant au père Noël de Coca Cola, qui, avec beaucoup d’efforts, finit par devenir l’amant de Mélanie. Surviennent : un sinistre éditeur beaucoup plus intéressé par la beauté de Mélanie que par le roman de Pierrot; la mère de Mélanie qui décide, elle aussi, de déménager à Montréal; et un drame qui changera le cours de la vie de Mélanie. Ainsi se termine la première partie du long roman de Beauchemin, lequel, il faut le dire, est tellement accrocheur qu’il se lit très rapidement.
La serveuse du Café Cherrier est un roman ou les bons sont bons à en être naïfs et les méchants sont tellement méchants qu’on les imagine presque avec une cape noire et un rire lugubre. Mais le lecteur peut pardonner ces extrêmes stéréotypés tellement les retournements sont intrigants. En effet, la prose de Beauchemin — malgré son affection marquée pour les italiques (je n’en ai toujours pas compris l’usage ici : « Et il se mit à rire, tout fier de son trait d’esprit. ») — est entraînante, attirant le lecteur dès la première page et le tirant, tel un chien suivant un morceau de viande juteux, tout au long des aventures de Mélanie.
Mélanie (l’ai-je dit?) est belle au point d’en être agaçante, tant pour nous que pour elle, mais malheureusement la propension de Beauchemin à répéter les traits qui caractérisent son personnage principal ne s’applique pas toujours à ses autres personnages, particulièrement Louis Perez. Autant l’Haïtienne Gerbederose Café et l’ex-itinérant Tonio Blanchet deviennent réels et vivants dès leur arrivée dans le roman, autant Louis Perez, un personnage pourtant important dans la vie de Mélanie, demeure flou. L’héritage haïtien de Gerbederose est omniprésent, mais l’héritage hispanophone de Louis, dont les parents semblent être des immigrants de première génération, est à peine mentionné. On le devine plus qu’on ne le sait et son personnage en perd de la vivacité.
Yves Beauchemin en est à son treizième roman et il sait, sans l’ombre d’un doute, satisfaire le lecteur. La serveuse du Café Cherrier n’est pas un roman où l’on découvre une nouvelle facette de l’humanité (tant la notre que celle d’autrui), ni un roman où l’on se perd dans un monde inconnu. Par contre, il s’agit d’un bon roman que le lecteur aime lire, une bonne histoire dont certains personnages sont inoubliables.
La serveuse du Café Cherrier, de Yves Beauchemin, Les éditions Michel Brûlé
Mélanie Grondin est rédactrice en chef du Montreal Review of Books.
Un été charnière
Y’a de ces livres coup de cœur, ceux qu’on se félicite d’ouvrir parce qu’ils modifient notre vision des choses, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Y’a ceux qu’on déteste. Je passerais ma vie à expliquer en détail à un interlocuteur (il faudrait qu’il soit d’une infinie patience, celui-là) tout ce que Les aurores montréales contient de complaisance et d’humanisme à deux cennes mâtiné de guimauve cheapette. Et, entre ces deux pôles, il y a toutes les autres lectures, qui laissent un ressenti plus tiède : vous savez, ces livres qu’on referme sans avoir envie de les brûler ou d’en tirer des phrases qu’on se ferait tatouer sur le front.
J’ai lu à peu près coup sur coup les livres de deux auteures contemporaines québécoises, La sœur de Judith de Lise Tremblay et Crimes
Horticoles, de Mélanie Vincelette. Deux univers à la fois similaires et différents : dans les deux livres, on suit durant un été une fillette au moment où elle quitte l’enfance pour l’âge adulte. Si les deux personnages vivent dans un petit village, reste que les comparaisons cessent dès qu’on s’attarde un peu plus au récit. La narratrice de Tremblay évolue durant la Révolution Tranquille, dans une famille où la mère, anticonformiste, anticléricale, politisée, clache avec les voisines et leurs maisons bien tenues, au grand dam de sa fille qui aimerait bien être un peu plus comme tout le monde. C’est la mère qui poussera sa fille à choisir une vie qu’on imagine, même si on arrête de la suivre lorsqu’elle entre au secondaire, tournée davantage vers une vie intellectuelle que dans les sparages des cosmétiques et des flirts éphémères vers lesquelles se dirige le reste de son entourage. Du même coup, c’est la force de l’« instruction », pour reprendre le vocabulaire du livre, qui prévaut.

Alors que le verbe, chez Tremblay, est précis et sobre, l’univers de Vincelette est complètement éclaté, presque baroque tant il fourmille d’images et de détails. La narratrice, Émile (oui, oui !) a douze ans et une famille excentrique. Son père trompe son astrologue de mère à tour de bras tout en cultivant illégalement du pavot. Ils vivent dans un motel abandonné, au milieu d’un galerie de personnages haut en couleurs. L’originalité du récit tient dans son aspect à la fois ludique et savant : on y apprend des tas de choses, tant sur la géographie, sur l’histoire que, comme le titre nous indique, sur l’horticulture. Ce cocktail donne une prose extrêmement dense et lumineuse : « Depuis que j’ai vu Luna se laver nu dans la rivière, son image habite mes jours et mes nuits. Toutes les fabulations sont devenues possibles. Avec Nila, je planifie des voyages en Guadeloupe, en Inde du Sud, en Islande, en passant par le détroit de Béring. Nous reconstruisons des continents engloutis et des océans oubliés. Nous inventons des romans secrets. Avec elle, la peur est imaginaire » (p.107).
Outre un canevas similaire, ce qui rattache ces deux œuvres l’une à l’autre est sans doute la sensibilité dont on fait preuve les auteures pour rendre ce tournant entre l’enfance et l’adolescence. Pourtant, si j’ai bien aimé ces deux livres, ces lectures ont manqué d’une petite étincelle. Ce n’est pas grand-chose, me semble-t-il. Un peu de fluidité, un je-ne-sais-quoi, un twist, comme on dirait en bon québécois, pour que ces récits soient à jamais prégnants ? Pourtant, contrairement à Renaud-Bray, je n’encourage pas la lecture systématique de coup de cœur. Pour trouver le livre élu, comme avec les garçons, peut-être faut-il en tester quelques-uns, vous savez, des sympas dont on ne sera jamais amoureuse. C’est l’effet, loin d’être désagréable, que m’ont procurée ces lectures, que je recommanderais ainsi avec chaleur. D’autant plus que Dany Laferrière a dit à propos Polynie, le nouveau roman de Mélanie Vincelette, que « [s]on oreille vient de percevoir une nouvelle voix d’écrivain chez [elle]. C’est une chose si rare que j’ai envie de danser ». Alors, qui sait, c’est peut-être avec Polynie que je trouverai l’amour de ma vie.
Mélanie Vincelette, Crimes Horticoles, Robert Laffont (première édition, Leméac), 2006, 183 pages.
Lise Tremblay, La sœur de Judith, Boréal, 2007, 168 pages.
12 hommes 12 livres: Youssef Shoufan et L’Art presque perdu de ne rien faire
J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Un soir de janvier, je rencontre Youssef, ami, photographe, penseur, voyageur, pour parler du dernier livre de Dany Laferrière, que l'auteur qualifie d'autobiographie de ses pensées. On parle.
On revient souvent vers la dualité de l'être. Les images saisissantes sont récurrentes dans le livre : un livre est une carte de trésor, dont l'auteur possède la moitié de la carte, et le lecteur, la deuxième partie. Le temps est une rivière, que nous sommes. Ce tigre de Borges, qui le déchire alors qu'il est lui-même ce tigre. Et cette image qui frappe Youssef, de l'interdépendance du voyageur et du sédentaire. Entre celui qui prend le train et celui qui attend à la gare pour entendre son histoire. Comme quoi les deux ont sauvagement besoin de l'autre pour exister.
Mais qui es-tu, Youssef, entre les deux ? « Moi je suis le voyageur. » C'est une réponse légitime. Youssef a quand même foulé le sol de plusieurs pays dans différents continents. Petite pause. « Mais je suis aussi le gars qui attend au quai un peu. » Comme quoi, on raconte des histoires et on se fait raconter des histoires.
Dany Laferrière parle de cet homme qui a décidé d'être incognito pour éviter d'être repéré par le dictateur. Si longtemps qu'il est resté incognito longtemps après que le dictateur soit parti. Cela me fait penser à ce qu'il dit des chefs-d'oeuvre, qu'ils sont dangereux parce qu'il leur arrive parfois de dépasser leurs buts. Comme cet incognito trop longtemps caché qu'il n'identifiait plus ce qu'il évitait. Il a dépassé son but. Est-ce que Youssef les dépasse, ses buts ? En a-t-il ?
« Mon père me pose cette question, mais je ne sais pas vraiment quoi répondre ». S'il n'a pas de but précis, Youssef est quand même un hyperactif : photographe, édimestre, vidéaste, intervenant...mais n’a-t-il pas de buts précis ? « En fait, je n'ai jamais de but qui va plus loin qu'un an. » Il pense. Lentement, il arrive vers sa réflexion. « Mon seul but, à long terme, serait l'immortalité, dans le fond. »
Non pas l'immortalité physique de quelqu'un qui ne meurt jamais, mais de quelqu'un qui continue d'exister aux yeux des autres, à travers ses romans, ses pensées, quelqu'un qui a sa place dans ces cimetières de Laferrière, les bibliothèques. Youssef souhaite donc écrire éventuellement une œuvre qui pourrait rester dans l'imaginaire des gens. « Si ma vie s'arrêtait là, est-ce qu'il y aurait une seule phrase que j'ai dite que quelqu'un lirait dans cent ans et trouverait qu’elle est bien formulée ? ». Youssef me rappelle que nous sommes tous les deux un peu obsédés par cette notoriété artistique, qui, une fois la mort arrivée, ne vaut plus rien réellement. Il faut un certain niveau d'acceptation.
Quand Laferrière parle d'un auteur qui renaît à chaque lecture, conclut Youssef, il doit un peu penser à lui-même, non ? Et s'il parle de lui-même comme étant découvert dans le futur, dans son propre livre, c'est qu'il a un peu accepté l'idée de se propre mort ?
Mais qu'est-ce que la mort, je me demande, pour un homme qui considère qu'il est la rivière du temps dont la source remonte à l'enfance ? Pour cet homme qui lit des poèmes avant de se coucher, et qui croit que l'on construit l'univers en dormant ?
Dany Laferrière nous démontre, dans L'art presque perdu de ne rien faire, sa façon originale et presque spirituelle d'aborder ces questions éternelles du temps, de la mort, du sommeil et de l'art. Dany Laferrière n'est pas avec nous lorsqu'on discute de lui à La Petite Cuillère, mais ces pauses entre les phrases d'Hemingway, dont il parle, qui sont chargées du « poids des rêves de ces lectures », composent la conversation entre Youssef et moi. Tour à tour nous lisons ses phrases, et permettons à ces silences, ce poids de rêve, d'exister entre nous. Si l'auteur n'est pas là, physiquement, avec nous, deux copies de son livre reposent sur la table du café tandis qu'on fait vivre, ou renaître, ses pensées.
Le Sang Rivé
Il y a de ces textes qu’on parcourt sans en décrypter chaque mot. On les perçoit plus qu’on ne les lit. On se laisse frapper de plein fouet par eux, on s’en imprègne et ils vous bercent. Les mots s’amalgament pour former de puissantes images qui, seules, suffisent à vous envoûter. Chaque lecture vous plonge dans une sorte de transe, comme si vous visionniez par mots interposés un film aux couleurs trop vives, à la trame musicale stridente.
Les flambeaux s’accusaient de la couleur noir étang de la nuit
Nos mains solubles nos airs de rapine boiseuses la paille flambée de nos yeux !
Tels sont les vers sur lesquels s’ouvre l’époustouflant recueil de poèmes d’Édouard Glissant, Le Sang Rivé. Quelque chose dans ces mots m’a simplement estomaquée. Je ne pouvais plus arrêter de lire, prise d’une fureur, d’une dévorante envie d’aller au bout de ce livre. Il m’a prise de court.
Tes feuilles le relent des désirs des fenaisons aveugles des bras de mer
Tes feuilles de plaie du Moyen Âge dans le souvenir de mes splendeurs
Malgré l’apparente opacité des vers, je me laissais traverser par les images, sans en mesurer l’impact. Évidemment, pour en saisir ne serait-ce qu’une fraction du sens, il me faudrait les relire maintes et maintes fois. Bref, je conseille la lecture des poèmes de Glissant à quiconque souhaite s’étourdir dans un torrent de mots et s’extraire à sa zone de confort.
Le Sel noir, Le Sang Rivé, Boisés, Édouard Glissant, Gallimard, 1983, 187 p.
La liste de Jennifer Tremblay
C’est une histoire qui se déroule en trois temps : l’histoire de ma relation à une histoire.
Tout a commencé il y a quatre ans. Je prenais un café avec un ami et il m’avait dit « oh, j’ai assisté à une mise en lecture de la pièce La liste, de Jennifer Tremblay, ça m’a tellement fait penser à toi ». Une femme seule parlait, me disait-il, emprisonnée dans sa grande maison, et se sentait coupable de la mort de sa voisine. J’ai noté le nom dans un coin de ma tête. C’est que je crois aux appels, et que si mon ami me destinait à une œuvre, je devais absolument m’y frotter. Puis, le temps a passé, et La liste a changé de position dans celle de mes priorités : j’ai peu à peu oublié cette promesse que je m’étais faite.
Il y a deux ans[1], ma sœur et moi cherchions un cadeau pour ma mère. En égrenant les sites des théâtres de la ville, j’ai vu que La liste était présentée au Théâtre d’Aujourd’hui. « Tiens, tiens », m’étais-je dit. Le soir de la représentation, j’ai eu le choc que m’avait prédit Jean-Michel : c’était un texte très très proche de moi, que la scénographie et la mise en scène mettaient en relief avec exactitude. Sylvie Drapeau, seule sur la scène, était foudroyante, tout comme les mots de Jennifer Tremblay : son personnage, une femme droite, à la solitude irrémédiable, fait des listes. Faire des listes est sa manière de rester en vie, sa manière d’apprivoiser sa réalité qu’elle n’aime pas, exilée dans un village. Dans cette liste, elle a inscrit un jour qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose pour aider Caroline, sa voisine, son seul contact social, hormis sa famille. Pourtant, prise par le robotisant du cours des jours, elle a oublié de rendre ce service, et Caroline est morte. La liste est l’histoire de cette culpabilité. Relevant à la fois de l’irrémédiable du tragique et de l'intimiste du réalisme, c’est une pièce sublime, dérangeante.
Il y a deux semaines, je brunchais avec des copines sur St-Laurent. Il fallait marcher en sortant du resto pour revenir à la maison. Il faisait si froid qu’en chemin nous sommes entrées au Chainon pour nous réchauffer. Au deuxième étage, nous sommes chacune sorties avec une pile de livres : qui aurait cru qu’on pourrait trouver du même coup, parmi les Comment faire pour qu’un garçon vous aime pour toujours et les Entretenir son jardin en 1995 du Lise Tremblay, du Marie-Claire Blais et du Nicole Brossard à profusion ? Et que je trouverais, dans la section théâtre, coincé entre du Molière et du Marcel Dubé, cette Liste qui me suivait depuis des années, super graphisme de la page couverture en prime ? Et bien. L’endos disait : « La liste n’est rien de moins qu’un nouvelle forme de dramaturgie. Un texte qui se situe au carrefour du soliloque romanesque, du journal intime, du monologue théâtral, et de la liste d’épicerie ».
J’ai renoué la journée même avec ce texte, cette solitude qui rime avec la mienne, même si je ne suis pas mère que je n’ai jamais habité à la campagne, que je n’ai jamais tué rien ni personne, pas même un poisson rouge. Peut-être parce que je porte moi aussi la culpabilité de choses qui sont trop lourdes pour mes frêles épaules, que je me sens constamment comme Héraclès, que j’ai l’impression que je sabote l’avenir de l’univers tout entier à chaque bout de papier que j’oublie de mettre au recyclage ; peut-être parce que la culpabilité démesurée et poignante de la protagoniste est la mienne, et celle d’un peu tout le monde.
Jennifer Tremblay, La liste, Éditions de la Bagnole, 2008 ( Prix du Gouverneur Général, la même année)
La fausse Guenièvre : de jolies mains griffues plantées dans de puissants cœurs
Arthur, Guenièvre, Lancelot, Gauvain… à force de lire leurs aventures qui se poursuivent de livres en livres, sans début ni fin marquée, je me prends à croire que tout un chacun les connaît, qu’ils surnagent à la surface de l’imaginaire collectif de l’Occident, qu’ils n’ont pas coulé encore, que leurs images restent pour tous aussi vives que celle de Blanche-Neige, de Belle… ou même de Batman. Or, je me rends compte qu’il n’en est rien : dans un dîner de famille, il me faut expliquer qu’Arthur et Merlin sont deux personnages distincts… je me vois mal donner pareille explication au sujet de Harry et de Ron, de Bilbo et de Gollum. Des remarques d’autrui me font souvent réaliser à quel point je creuse au fond des âges en lisant ces aventures datées.

Le mannequin Guinevere van Seenus, photographiée par Jeff Burton dans le cadre d'une séance photo d'inspiration arthurienne
Bien souvent, lorsqu’on lit de la littérature médiévale, on ne peut en lire un seul livre, car presqu’aucun n’a d’existence indépendante. Commencer par tel ou tel roman arthurien équivaudrait à débuter la série des Harry Potter ou d’À la croisée des mondes par le deuxième ou le dernier. Dans tous les cas, on arrive alors que les personnages ont déjà été introduits : nombre d’entre eux ont fait connaissance dans un autre livre, on ne sait où, et nulle explication ne nous viendra en aide. Le cycle du Lancelot-Graalne risque pas de vous causer de tels tracas. On y rapporte les aventures des chevaliers de la table ronde dans les plus menus détails, de l’enfance de Lancelot jusqu’à la mort d’Arthur. Rien n’est omis. Si on surmonte l’écrasant constat que ce cycle compte une dizaine de volumes, on a devant soi une lecture formidable. Il est évidemment possible de se perdre un peu dans ce dédale narratif, mais il m’a semblé que le risque en valait la chandelle.
Ce long préambule nous emmène donc dans le tome III du Lancelot en prose, c’est-à-dire La fausse Guenièvre[1]. Le roi Arthur y est confronté à une nouvelle venue à la cour, qui prétend être la vraie et l’unique Guenièvre, l’autre n’étant qu’une opportuniste s’étant substituée à l’épousée quelques instants avant la nuit de noces… Cette révélation scandaleuse mettra les chevaliers de la table ronde dans tous leurs états. Les barons de Carmélide, la terre où sont nées les deux Guenièvre, tenteront de tirer leur épingle du jeu en appuyant les dires de la nouvelle Guenièvre. La volonté d’Arthur est mise à rude épreuve, il tombe sous le charme de cette dernière. Lancelot s’oppose à son roi et s’exile. Bien que le titre nous porte à croire que les Guenièvre sont au cœur du récit, il n’en est rien. Tout se joue dans les cœurs de Lancelot et d’Arthur, qui sont déchirés entre leurs désirs et leurs devoirs, leurs propres décisions et celles imposées par leurs dames. À travers les mots qu’emploient les personnages pour se désigner les uns les autres, dans la rancœur, l’envie, le désir et l’ambition de chacun, on aperçoit la fragilité de la cohésion de la cour royale. Nombre de ses membres devront se faire violence pour le bien du groupe, chaque individu perdra beaucoup, seule la communauté persistera. Bref, ce roman est tout sauf prévisible. Bien que des œuvres iconiques de la culture pop et du roman arthurien nous aient déjà apprêté ces personnages à toutes les sauces, cette lecture m’a imperceptiblement sortie de ma zone de confort.
***
Note sur la langue :
Depuis l’automne dernier, je m’applique, non sans quelques jurons, à lire les textes médiévaux directement en ancien français. Lorsque ceux-ci sont écrits en dialectes issus de régions un tant soit peu éloignées de l’Île-de-France, la lecture peut se montrer assez ardue. Toutefois, il se peut que vous tombiez sur un texte dont les nombreux manuscrits qui nous sont parvenus ont permis aux éditeurs d’en choisir un dont la langue est moindrement éloignée du français actuel. La lecture en ancien français est alors étonnamment aisée. C’est heureusement le cas du Lancelot en prose. Si vous souhaitez le lire, je vous invite à le faire dans une édition bilingue, mais de lire la partie originale, quitte à osciller entre les deux versions. Les traductions tendent à aplanir le texte, ou à lui prêter des reliefs qui sont loin d’être siens.
[1] Il s'agit du titre du livre paru dans la collection Lettres gothiques des éditions Le Livre de Poche, présenté, édité et traduit par François Mosès.
Quand les morts hurlent
Je ne connais strictement rien à la littérature africaine. Je déteste dire « africaine » au lieu de « burkinaise » ou « béninoise », comme si l’Afrique n’était constituée que d’un seul grand pays et non pas de dizaines, mais mea maxima culpa, force est de constater que je serais bien mal prise si j’avais à citer de mémoire plus de dix auteurs provenant de ce continent. Ainsi, pour ma dernière session d’université, je suis sortie de ma zone de confort et j’ai choisi, au lieu de prendre un nième cours sur la littérature québécoise ou française contemporaine, un cours sur la littérature africaine. Entre les livres de Ousmane et les romans de Kourouma, je n’ai découvert, je sais, qu’un tout petit peu de ce qu’il me faudra approfondir bien encore, évidemment. 
Surtout, j’ai eu un coup de cœur pour un roman congolais, La vie et demie, de Sony Labou Tansi. Durant ma session, j’ai aussi appris à déconstruire mes propres clichés concernant l’Afrique, ceux à la National Geographic, constitués de grandes savanes et de danses tribales de griots. La vie et demie est à mille lieux de cet univers. Écrit en 1979, le livre est plutôt une satire à la fois drôle et terrible de la politique postcoloniale, où les gouvernements et les élites fricotent avec les puissances occidentales. Loin de choisir une histoire réglée sur le réel, il campe son récit dans un pays imaginaire, la Katamalanasie. Un espace où les dictateurs se nourrissent de chair humaine pour devenir plus forts, où les femmes d’une beauté ravageuse utilisent leur corps comme appât pour empoisonner les membres du gouvernement, où le pouvoir du politique est tel qu’il peut tout interdire aux citoyens, même de porter une couleur. Surtout, en Katalamanasie, « le temps est par terre » (p.11) : en critiquant une certaine Afrique qui est embourbée, année après année, décennie après décennie, dans des problèmes similaires, Labou Tansi sabote la temporalité. Le temps devient donc spiraltique et métaphorise ce constant retour au même.
« Ceux qui nous ont jeté l’indépendance avaient parié leur tête et leur sang pour dire que nous serions incapables de gérer la liberté. Ce défi-là ! Il devrait bouger dans toute notre manière de respirer. Il devrait être le catalyseur numéro un de notre action. Nous avons un passé qui nous condamne à être plus homme que les autres » (p.163) : en 1979, Labou Tansi considérait manifestement que de cette indéniable réussite, l’indépendance, les gouvernements n’avaient rien fait de bon. Rien de meilleur, du moins, que les colonisateurs eux-mêmes. Pourtant, pour se sortir de cette logique destructrice, infertile, il reste aux personnages de ce roman une chose que personne ne réussit à leur enlever. Ainsi, dans un environnement où le temps n’existe plus, la mort n’est pas une finalité en soi : ici, les morts parlent, hurlent même, tout ensanglantés ou amputés qu’ils sont. Les mots sont invincibles, « les mots qui guérissent. Les mots qui font pleuvoir. Les mots qui donnent la chance » (p.98). C’est ce pouvoir des mots, du dit, qui ressort de la lecture de Sony Labou Tansie, qui disait d’entrée de jeu, dans le préface du livre, qu’il écrit « pour faire peur [ en lui ] ». Pour faire résonner à l’intérieur de lui – et de nous, ses lecteurs – , une parole qui permet de remettre en question bien des choses, y compris un certain rapport à l’Afrique.






